Charles BAUDELAIRE (1821-1867
2006.01.20. 20:03
A une Malabaraise
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche Est Large à faire envie à la plus belle blanche ; A l'artiste pensif ton corps est doux et cher ; Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait natre, Ta tche est d'allumer la pipe de ton matre, De pourvoir les flacons d'eaux fraches et d'odeurs, De chasser loin du lit les moustiques rdeurs, Et, dès que le matin fait chanter les platanes, D'acheter au bazar ananas et bananes. Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ; Et quand descend le soir au manteau d'carlate, Tu poses doucement ton corps sur une natte, Où tes rêves flottants sont pleins de colibris, Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, Ce pays trop peupl que fauche la souffrance, Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, Faire de grands adieux à tes chers tamarins ? Toi, vêtue à moiti de mousselines frêles, Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes tranges, L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards, Des cocotiers absents les fantmes pars !
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